Ron Linder

25 août 2006

Ce Liban qui ne s'appartient pas

10'230 km2 et les frontières les moins sûres du Proche Orient, le Pays du Cèdre est à la merci du moindre soubresaut politico-diplomatique à 2'

000 kilomètres

à la ronde.

Tracez les frontières d'un pays et n'en tenez pas compte : vous venez de concevoir le Liban de ces trente-cinq dernières années. Trente-cinq ans d'un hold-up géopolitique, d'une prise d'otages à grande échelle. Trente-cinq ans que le pays du Cèdre, l'« exemple » du multi confessionnalisme subit les affres des drames voisins. Depuis l'arrivée des Palestiniens chassés d'Israël puis de Cisjordanie et de Gaza jusqu'à la récente agression israélienne, les Libanais ont dû tenir compte de toutes les influences et de toutes les menaces extérieures pour maintenir l'idée d'un Etat indépendant.

 

2400 violations de l'espace aérien en un an

La tutelle de

la Syrie

se voulait rassurante et pacifiante sur une terre morcelée par un communautarisme religieux, déchirée par une guerre civile de quinze ans : elle fut calamiteuse, criminelle et destructrice. L'impact iranien se fit sentir sans faux-semblant avec la montée en puissance du Hezbollah : la résistance des combattants chiites contre Israël ne risque pas d'atténuer le poids de Téhéran dans la région. Israël y sème périodiquement la terreur depuis 1978 avec un succès plus que mitigé, mais ne se lasse pas de considérer sa frontière nord comme un « no man's land »… corvéable à merci : Marie Debs, membre du bureau politique du Parti Communiste Libanais, affirme que le territoire et l'espace aérien de son pays ont été violé au moins 2400 fois en 2005.

Le Liban est faible. Son armée est faible. Ses alliés sont peu empressés de le soutenir. Quand le premier ministre Fouad Siniora affirme que les militaires libanais pourraient, en cas de nouvelle agression, faire le coup de feu contre Tsahal, il tient un discours courageux de politique intérieure en revendiquant l'existence effective de l'Etat sur l'ensemble du territoire national. Une revendication nécessaire pour que survive le gouvernement de coalition soutenu par une majorité parlementaire hétéroclite (le « Groupe du Futur » sunnite de Saad Hariri, fils de l'ancien premier ministre assassiné, les élus du Parti Socialiste Progressiste du Druze Walid Joumblatt, des parlementaires chrétiens) regroupée au sein des « Forces du 14 mars ».

 

On perpétue une vieille tradition

Parce que l'unité de façade des Libanais n'a pas tenu bien longtemps. Le Hezbollah, reste, malgré le renforcement de son image résistante, malgré ses succès électoraux, malgré sa participation au gouvernement, un corps étranger au Liban politique. Dans l'esprit des champions d'un Liban libre des influences extérieures, il représente l'archétype du « parti de l'étranger ».

Si la gauche laïque lui accorde le crédit de son importance sociale et politique, les politiciens traditionnels le considèrent surtout comme un danger public.

C'est le Hezbollah qui dicte les règles du jeu, qui déclare qu'il ne désarmera pas, qui ridiculise l'Etat en dédommageant par des dons de dix mille dollars, les propriétaires des quinze mille maisons détruites par les Israéliens afin qu'ils puissent faire

face aux besoin d'urgence, qui poursuit sa stratégie sociale en développant des dispensaires, des hôpitaux, des écoles. Le Hezbollah se substitue à l'Etat libanais auprès des populations les plus déshéritées. Et il n'est nul besoin de s'interroger sur l'origine des fonds dont il dispose : « c'est l'Iran », clament les responsables de l'organisation. Alors certaines voix s'élèvent pour dénoncer la prise en otages de tous les libanais par le mouvement chiite… au service de ses « maîtres syriens et iraniens ».

Le problème est que le Hezbollah ne fait que perpétuer une vieille tradition. Depuis sa création en 1941, le Liban est multiple. Chaque communauté confessionnelle est maîtresse d'un territoire, dépositaire d'une puissance politique et économique. L'Etat a toujours fédéré les baronnies chrétiennes, druzes ou sunnites. Les chiites ont pris leur sort en main plus récemment. Plus radicalement aussi. Et l'idée d'un Liban laïc n'a pas encore fait son chemin. Mais les dirigeants des « Forces du 14 mars » n'ont pas jeté l'anathème sur le sheikh Nasrallah. Préserver les chances d'un dialogue national reste la priorité.

Ce sont les Israéliens, Syriens et Iraniens qui sont voués aux gémonies : Israël fait semblant d'envisager que l'armée libanaise sera en mesure de contribuer au désarmement de la milice chiite,

la Syrie

se laisse « draguer » par les Occidentaux pour peser éventuellement sur les événements en réduisant son soutien au Hezbollah, l'Iran intègre la carte libanaise dans son jeu militaro diplomatique. Et le Liban craint le pire.

Ron Linder  (Gauchebdo 25 aoüt 2006)

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18 juillet 2006

Israël, le cas d'école

 

Risque d'un nouveau chaos

Les Palestiniens seraient condamnés à la haine et au désarroi, ils perdraient ce privilège qui fut le leur d'être les fers de lance d'un monde arabe laïc et moderne pour embrasser, par dépit, les thèses les plus suicidaires… En ne condamnant pas Israël de façon exemplaire, en ne punissant pas Israël, la communauté internationale prend le risque de précipiter le Moyen Orient dans un nouveau chaos.

Cette vision manichéenne d'une certaine forme de justice n'est pas aussi scandaleuse qu'il n'y paraît. En persistant à ne pas sanctionner les agissements des états coupables de violations des conventions ou des résolutions, la communauté internationale s'embourbe et se sclérose. Il n'est pas question de la comparution de responsables politiques ou militaires d'un pays devant une cour de justice. Quand un Etat, membre de l'ONU, signataires des conventions gérant les règles de coexistence entre les nations, rompt délibérément ses engagements, il est dangereux de ne pas réagir. Et s'accorder à ne considérer que le droit du plus fort, réduit la planète à une cour de récréation d'un collège en zone défavorisée.

 

Une question de survie

Parfois la sanction évite l'ostracisme au coupable, son isolement, la haine dont il pourrait être l'objet. Israël n'est pas un Etat fasciste, il ne mérite pas d'être mis au ban des nations. Mais Israël se comporte en Etat délinquant. C'est une question de survie disent ses dirigeants, qui semblent dédaigner le fait que l'existence légale de leur pays est le fruit d'une des premières décisions d'importance des Nations Unies. C'est pourtant aussi une question de survie que de s'adapter à ses voisins.

Ce qui est vrai pour Israël, l'Iran ou la Syrie ne l'est pas pour le Hezbollah, pour le Hamas ou pour un autre groupe idéologique. Ce n'est pas la même cour de récréation. Les Etats doivent assumer leurs responsabilités morales et politiques indéniables et originales. Les organisations supranationales, idéologiques ou non, terroristes ou non, répondent à d'autres critères.

L'Union européenne pèse lourd dans l'économie d'Israël : 28 % des exportations de l'état hébreu, 41% de ses importations, 22 milliards d'euros d'échanges commerciaux en 2004.

C'est à ce niveau, au niveau des relations bilatérales, des accords douaniers, des conventions académiques que le comportement d'Israël pourrait être sanctionné. Geler certaines conventions, limiter certains accords pour une durée déterminée pèserait sans doute assez lourd pour qu'un gouvernement prenne en considération les conséquences de ses actes.

L'Etat d'Israël a le droit indiscutable, indéniable d'exister en sécurité, il pourrait être un cas d'école.

Ron Linder

Pour avoir violé conventions et résolutions, l'Etat hébreu doit maintenant faire l'objet de sanctions claires.

Qu'Israël ait tort ou raison n'a aucune importance. Israël n'avait pas le droit de bombarder, occuper le Liban, de tuer ses habitants. La communauté internationale, les opinions publiques, les puissances financières et économiques doivent faire de cette agression un cas d'école au risque de ne plus pouvoir exiger de l'Iran qu'il ne développe pas son projet de programme nucléaire, d'empêcher, au nom de « la Reconstruction et la démocratisation » du pays, la guerre civile en Irak, de persuader les Syriens de rester absents d'un Liban décimé.

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GuerniCana ?

En appliquant la stratégie de la terreur, Tsahal a cru pouvoir briser le soutien au Hezbollah sous un tapis de bombes. Une tactique du pire qui a, au contraire, renforcé le « Parti de Dieu ».

Le Proche-Orient réel est comme un chemin pavé de platitudes et d'évidences. Le Hezbollah a enlevé deux soldats israéliens en Israël ou sur le territoire libanais : c'est condamnable ; les Israéliens détiennent sans jugement des dizaines de citoyens libanais, islamistes, communistes, parents de combattants du Hezbollah ou soupçonnés de l'être : c'est condamnable. L'armée israélienne a bombardé, détruit et occupé une partie du Liban, causant la mort de centaines de Libanais, rarement des combattants, jetant sur les routes de l'exil près d'un million de personnes : c'est condamnable ; le Hezbollah a bombardé le nord de l'Etat hébreu faisant des dizaines de victimes et obligeant plus de trois cents mille Israéliens à quitter leurs maisons : c'est condamnable ; Les Américains ont assuré le réarmement de Tsahal : c'est condamnable ; les Syriens ont diligenté des armes et des munitions, partiellement d'origine iranienne aux combattants chiites libanais : c'est condamnable…

Les dirigeants du monde, les médias les plus puissants, ont fait feu de tout bois pour donner à ce conflit une dimension homérique. Il y va de « la survie de l'Etat d'Israël », de la « guerre mondiale contre le terrorisme », du « combat des terrorisés contre les tortionnaires », de la lutte « anti-impérialiste », du « Djihad » ou de « la sauvegarde de l'Occident et de la Démocratie ».

 

Tentation manichéenne

Comme s'il n'était pas absurde d'accorder à George Bush et Ehoud Olmert un mandat pour… imposer, sans l'instaurer, un « Nouveau Moyen Orient » estampillé démocratique et économiquement fatalement libéral. Comme s'il n'était pas absurde d'envisager qu'Hassan Nasrallah et le président iranien Ahmadinedjad représentent les damnés de la terre contre l'envahisseur impérialiste. C'est absurde bien sûr, mais c'est précisément l'idée que certaines opinions publiques ou écoles de pensée se font de l'embrasement du Liban. Pourtant il est une autre façon d'envisager, sans cynisme, ce dernier épisode de la guerre du Liban.

 

Réactionnaire et décomplexé

Les protagonistes n'ont rien d'héroïques précisément. Hassan Nasrallah n'est pas le Che Guevara de l'Islam en lutte. Il doit essentiellement sa notoriété… à ses ennemis. Le Hezbollah, organisation militaire, mouvement social, religieux, communautariste et parti politique libanais attaché à deux puissances étrangères, l'Iran et la Syrie, se nourrit de la frustration et de la déception du peuple qu'il affirme représenter. Il demeure incontournable pour tout ce que le Liban peut espérer ou craindre dans l'avenir. Sur l'échiquier politique libanais, le Hezbollah est conservateur et réactionnaire selon les normes occidentales. Sans complexe. Mais pas sans paradoxe : encore et toujours fidèle aux Syriens et aux Iraniens, il est aussi, parfois, l'allié politique des Chrétiens de Michel Aoun, ce général qui voulait chasser les Syriens du pays. Le mouvement chiite résista avec opiniâtreté à l'occupation israélienne du Sud-Liban. Sa guérilla fut pour beaucoup dans la décision israélienne de se retirer du territoire libanais en 2000 et Hassan Nasrallah devint le chantre d'un Islam vainqueur de la puissance occidentale. Il se pourrait même que l'Histoire retienne de lui qu'il fut l'arabe qui fit tomber un gouvernement israélien, tant ce conflit à fragilisé le ministère Olmert.

Ehoud Olmert est un premier ministre par défaut. Issu d'une lignée de militants et responsables sionistes révisionnistes, son aura, si tant est que quiconque lui en reconnaisse une, repose sur celle d'Ariel Sharon, l'homme de tous les excès militaires héroïques, spectaculaires ou dramatiques, de l'histoire d'Israël. La coalition gouvernementale qu'il dirige est moins à droite que les gouvernements Sharon auxquels il a participé sans états d'âme, mais tout aussi dépendante des partis religieux et des lobbies des colons. Ehoud Olmert et son ministre de la Défense, le travailliste Amir Peretz envisageaient une législature pragmatique, avec, en ligne de mire, le succès de la stratégie unilatérale de séparation physique entre Israël et les territoires autonomes palestiniens structurellement et économiquement fragiles.

 

L'empreinte de Sharon

Les militaires ont vraisemblablement pris en sous-main les destinées d'Israël et fait valoir le danger de laisser se développer, dans le cadre d'une alliance objective entre le Hamas et le Hezbollah, un front nord du conflit israélo-palestinien, à la frontière libanaise. Les enlèvements, à quelques semaines d'intervalle, de soldats de Tsahal dans des actions relativement similaires en Palestine et à la frontière israélo-libanaise n'auraient été qu'une ultime confirmation du danger.

L'agression contre le Liban est une action… sharonienne, avec tout ce que cela implique : démonstration de force brutale généralisée, organisation de la terreur pour créer les flux de réfugiés nécessaires à la désorganisation de l'Etat et au désordre civil, ouverture large du front, destruction des infrastructures, occupation rapide d'un territoire, préalablement à la négociation d'un cessez-le-feu…

Les victimes civiles ne sont pas accidentelles dans un tel conflit. Elles sont comptabilisables a priori. Les bombardements de l'aviation israélienne avaient pour objectif de semer la terreur et de briser l'environnement psychologique et géographique du Hezbollah… comme cela a été si souvent le cas, partout dans le monde, depuis Guernica en 1937 quand l'aviation allemande, alliée des franquistes, a semé la terreur pour briser la résistance républicaine. Ce raccourci historique n'a pour objet que d'affirmer le classicisme de la stratégie de Tsahal, un classicisme qui a tenu, en l'occurrence si peu compte des réalités du terrain et de la spécificité de la guérilla. Les Israéliens s'interrogent : comment les services de renseignements réputés parmi les plus efficaces au monde peuvent-ils ignorer le fonctionnement de leurs ennemis les plus proches ?

 

Vernis démocratique

La mission d'Ehoud Olmert était donc de draper l'agression contre le Liban dans le drapeau « démocratique » de la guerre contre le terrorisme, argument nécessaire et en l'occurrence suffisant pour se garantir le soutien des Etats-Unis et l'attentisme des Européens. L'acte provocateur du Hezbollah, l'enlèvement de deux soldats israéliens, « autorisait » une réplique dont le bilan est… bêtement catastrophique.

Ce sont les Américains qui ont organisé le délai octroyé à Israël pour agir sur le terrain. En intégrant cet épisode dramatique, mais normalement limité, du conflit proche-oriental à leur stratégie pour un « Nouveau Moyen Orient », comme le suggérerait Condoleeza Rice, ils ont multiplié les risques d'embrasement.

La résolution de l'ONU pour un cessez-le-feu après 34 jours de conflit devrait permettre à l'armée libanaise, dont on ne connaît pas le potentiel, de reprendre le contrôle du Sud Liban avec l'aide de la FINUL renforcée. Mais pas sans l'accord du Hezbollah, allié de l'Iran et de la Syrie.

Ron Linder

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