18 juillet 2006

GuerniCana ?

En appliquant la stratégie de la terreur, Tsahal a cru pouvoir briser le soutien au Hezbollah sous un tapis de bombes. Une tactique du pire qui a, au contraire, renforcé le « Parti de Dieu ».

Le Proche-Orient réel est comme un chemin pavé de platitudes et d'évidences. Le Hezbollah a enlevé deux soldats israéliens en Israël ou sur le territoire libanais : c'est condamnable ; les Israéliens détiennent sans jugement des dizaines de citoyens libanais, islamistes, communistes, parents de combattants du Hezbollah ou soupçonnés de l'être : c'est condamnable. L'armée israélienne a bombardé, détruit et occupé une partie du Liban, causant la mort de centaines de Libanais, rarement des combattants, jetant sur les routes de l'exil près d'un million de personnes : c'est condamnable ; le Hezbollah a bombardé le nord de l'Etat hébreu faisant des dizaines de victimes et obligeant plus de trois cents mille Israéliens à quitter leurs maisons : c'est condamnable ; Les Américains ont assuré le réarmement de Tsahal : c'est condamnable ; les Syriens ont diligenté des armes et des munitions, partiellement d'origine iranienne aux combattants chiites libanais : c'est condamnable…

Les dirigeants du monde, les médias les plus puissants, ont fait feu de tout bois pour donner à ce conflit une dimension homérique. Il y va de « la survie de l'Etat d'Israël », de la « guerre mondiale contre le terrorisme », du « combat des terrorisés contre les tortionnaires », de la lutte « anti-impérialiste », du « Djihad » ou de « la sauvegarde de l'Occident et de la Démocratie ».

 

Tentation manichéenne

Comme s'il n'était pas absurde d'accorder à George Bush et Ehoud Olmert un mandat pour… imposer, sans l'instaurer, un « Nouveau Moyen Orient » estampillé démocratique et économiquement fatalement libéral. Comme s'il n'était pas absurde d'envisager qu'Hassan Nasrallah et le président iranien Ahmadinedjad représentent les damnés de la terre contre l'envahisseur impérialiste. C'est absurde bien sûr, mais c'est précisément l'idée que certaines opinions publiques ou écoles de pensée se font de l'embrasement du Liban. Pourtant il est une autre façon d'envisager, sans cynisme, ce dernier épisode de la guerre du Liban.

 

Réactionnaire et décomplexé

Les protagonistes n'ont rien d'héroïques précisément. Hassan Nasrallah n'est pas le Che Guevara de l'Islam en lutte. Il doit essentiellement sa notoriété… à ses ennemis. Le Hezbollah, organisation militaire, mouvement social, religieux, communautariste et parti politique libanais attaché à deux puissances étrangères, l'Iran et la Syrie, se nourrit de la frustration et de la déception du peuple qu'il affirme représenter. Il demeure incontournable pour tout ce que le Liban peut espérer ou craindre dans l'avenir. Sur l'échiquier politique libanais, le Hezbollah est conservateur et réactionnaire selon les normes occidentales. Sans complexe. Mais pas sans paradoxe : encore et toujours fidèle aux Syriens et aux Iraniens, il est aussi, parfois, l'allié politique des Chrétiens de Michel Aoun, ce général qui voulait chasser les Syriens du pays. Le mouvement chiite résista avec opiniâtreté à l'occupation israélienne du Sud-Liban. Sa guérilla fut pour beaucoup dans la décision israélienne de se retirer du territoire libanais en 2000 et Hassan Nasrallah devint le chantre d'un Islam vainqueur de la puissance occidentale. Il se pourrait même que l'Histoire retienne de lui qu'il fut l'arabe qui fit tomber un gouvernement israélien, tant ce conflit à fragilisé le ministère Olmert.

Ehoud Olmert est un premier ministre par défaut. Issu d'une lignée de militants et responsables sionistes révisionnistes, son aura, si tant est que quiconque lui en reconnaisse une, repose sur celle d'Ariel Sharon, l'homme de tous les excès militaires héroïques, spectaculaires ou dramatiques, de l'histoire d'Israël. La coalition gouvernementale qu'il dirige est moins à droite que les gouvernements Sharon auxquels il a participé sans états d'âme, mais tout aussi dépendante des partis religieux et des lobbies des colons. Ehoud Olmert et son ministre de la Défense, le travailliste Amir Peretz envisageaient une législature pragmatique, avec, en ligne de mire, le succès de la stratégie unilatérale de séparation physique entre Israël et les territoires autonomes palestiniens structurellement et économiquement fragiles.

 

L'empreinte de Sharon

Les militaires ont vraisemblablement pris en sous-main les destinées d'Israël et fait valoir le danger de laisser se développer, dans le cadre d'une alliance objective entre le Hamas et le Hezbollah, un front nord du conflit israélo-palestinien, à la frontière libanaise. Les enlèvements, à quelques semaines d'intervalle, de soldats de Tsahal dans des actions relativement similaires en Palestine et à la frontière israélo-libanaise n'auraient été qu'une ultime confirmation du danger.

L'agression contre le Liban est une action… sharonienne, avec tout ce que cela implique : démonstration de force brutale généralisée, organisation de la terreur pour créer les flux de réfugiés nécessaires à la désorganisation de l'Etat et au désordre civil, ouverture large du front, destruction des infrastructures, occupation rapide d'un territoire, préalablement à la négociation d'un cessez-le-feu…

Les victimes civiles ne sont pas accidentelles dans un tel conflit. Elles sont comptabilisables a priori. Les bombardements de l'aviation israélienne avaient pour objectif de semer la terreur et de briser l'environnement psychologique et géographique du Hezbollah… comme cela a été si souvent le cas, partout dans le monde, depuis Guernica en 1937 quand l'aviation allemande, alliée des franquistes, a semé la terreur pour briser la résistance républicaine. Ce raccourci historique n'a pour objet que d'affirmer le classicisme de la stratégie de Tsahal, un classicisme qui a tenu, en l'occurrence si peu compte des réalités du terrain et de la spécificité de la guérilla. Les Israéliens s'interrogent : comment les services de renseignements réputés parmi les plus efficaces au monde peuvent-ils ignorer le fonctionnement de leurs ennemis les plus proches ?

 

Vernis démocratique

La mission d'Ehoud Olmert était donc de draper l'agression contre le Liban dans le drapeau « démocratique » de la guerre contre le terrorisme, argument nécessaire et en l'occurrence suffisant pour se garantir le soutien des Etats-Unis et l'attentisme des Européens. L'acte provocateur du Hezbollah, l'enlèvement de deux soldats israéliens, « autorisait » une réplique dont le bilan est… bêtement catastrophique.

Ce sont les Américains qui ont organisé le délai octroyé à Israël pour agir sur le terrain. En intégrant cet épisode dramatique, mais normalement limité, du conflit proche-oriental à leur stratégie pour un « Nouveau Moyen Orient », comme le suggérerait Condoleeza Rice, ils ont multiplié les risques d'embrasement.

La résolution de l'ONU pour un cessez-le-feu après 34 jours de conflit devrait permettre à l'armée libanaise, dont on ne connaît pas le potentiel, de reprendre le contrôle du Sud Liban avec l'aide de la FINUL renforcée. Mais pas sans l'accord du Hezbollah, allié de l'Iran et de la Syrie.

Ron Linder

Posté par RonDon à 18:41 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

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